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Sagesse· 4 min

Les trois tailleurs de pierre — la fable de Charles Péguy

Trois hommes cassent les mêmes cailloux sur la route de Chartres. L'un peste, l'autre endure, le troisième bâtit une cathédrale. Tout est dit.

Un voyageur se rendant à Chartres aperçoit sur le bord de la route un homme qui casse des cailloux à grands coups de maillet. Les gestes de l'homme sont empreints de rage, sa mine est sombre. Intrigué, le voyageur s'arrête et demande :

« Que faites-vous, Monsieur ? »

« Vous voyez bien, je casse des pierres. »

Malheureux, le pauvre homme ajoute d'un ton amer : « J'ai mal au dos, j'ai soif, j'ai faim. Mais je n'ai trouvé que ce travail pénible et stupide. »

Un peu plus loin sur le chemin, notre voyageur aperçoit un autre homme qui casse lui aussi des cailloux. Mais son attitude semble un peu différente. Son visage est plus serein, et ses gestes plus harmonieux.

« Que faites-vous, Monsieur ? » questionne une nouvelle fois le voyageur.

« Je suis casseur de pierres. C'est un travail dur, vous savez, mais il me permet de nourrir ma femme et mes enfants. » Reprenant son souffle, il esquisse un léger sourire et ajoute : « Mais je suis au grand air et il y a sans doute des situations pires que la mienne. »

Plus loin, notre voyageur rencontre un troisième casseur de pierres. Son attitude est totalement différente. Il affiche un franc sourire et il abat sa masse avec enthousiasme sur le tas de pierre. Pareille ardeur est belle à voir !

« Que faites-vous ? » demande l'itinérant.

« Moi, répond l'homme, je bâtis une cathédrale ! »

Trois hommes. Le même geste. Le même maillet. Les mêmes pierres. Et pourtant trois vies entièrement différentes — parce que trois regards entièrement différents posés sur le même réel. Le premier subit. Le second compose. Le troisième transfigure.

Cette fable de Charles Péguy, je la garde près de moi comme un talisman. Aux jours gris où je perds le fil de ce que je fais, je m'arrête, je respire, et je me pose la question — la seule qui vaille : suis-je en train de casser des pierres, ou de bâtir une cathédrale ? La réponse ne change rien à la tâche. Elle change tout au tailleur.

Et c'est là, peut-être, le plus beau secret des hommes debout : le sens n'est pas dans le travail. Il est dans celui qui travaille. Élève ton regard, et la même pierre, dans la même main, sous le même soleil, se mettra soudain à chanter.

Et toi, quelle cathédrale es-tu en train de bâtir aujourd'hui sans le savoir ?

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